Bérengère Deprez? Berengere deprez, berangere deprez, berenger deprez. Oeuvres de Marguerite, Yourcenar Œuvres romanesques, Essais et Mémoires Alexis ou le Traité du vain combat Anna, soror... Archives du Nord Une belle matinée, Blues et Gospels, Les Charités d'Alcippe. Comme l'eau qui coule, Le Coup de grâce, La Couronne et la Lyre, Denier du rêve, Le Dialogue dans le marécage. Les Dieux ne sont pas morts, Discours de réception à l'Académie française, Discours deréception à l'Académie royale belge de langue et de littérature françaises. Electre ou la Chute des masques, Entretiens radiophoniques de P. de Rosbo avec Marguerite Yourcenar, Feux, Fleuve profond, sombre rivière, Un homme obscur. Le Jardin des Chimères, Le Labyrinthe du monde, Lettres à ses amis et quelques autres, Mémoires d'Hadrien, Mishima ou la Vision du vide. La Mort conduit l'attelage, Le Mystère d'Alceste.

Saint-Antoine-du-Boulevard

Pour Simone Delcroix

C'était une statuette de vil alliage, noircie par l'âge et blottie dans une niche ménagée dans le mur du jardin. Lorsque je l'en tirai, un rameau de buis, blanc de poussière, caché derrière elle, tomba sur la terre de la plate-bande.
Elle représentait un saint, un moine tonsuré dont la robe laissait voir les pieds chaussés de sandales. Un chapelet pendait à sa ceinture; il tenait une fleur de grande taille à la main et, dans son bras replié, se nichait un enfant assis sur un livre, l'air indifférent, tenant à son tour un ballon ou un globe contre lui. De sa main droite, l'enfant touchait la joue du saint.
Je tournai et retournai ma trouvaille dans mes mains, enregistrant les détails dont je viens de parler, sans pourtant reconnaître mon homme. Mais lorsque je décrassai la statuette, je finis par déchiffrer sur chacune des faces du petit piédestal : San — Antonio — di — Padua.
Je ne sais pourquoi la statuette m'émut. Était-ce l'idée de sa longue solitude ou l'effort qu'il m'avait fallu faire pour la nettoyer et l'identifier ? Toujours est-il que saint Antoine prit une place, modeste, dans ma vie.

Ma grand-mère paternelle avait foi en ce saint. Elle lui demandait de l'aider à retrouver tout ce qu'elle avait perdu, ce qui ne manquait pas d'arriver souvent, eu égard à sa myopie croissante, sa mémoire décroissante et sa distraction légendaire. Lorsqu'elle avait égaré un objet, elle faisait une rapide évaluation et finissait par énoncer à voix bien haute :
— Saint Antoine ? Cinq francs !
Ou : dix, ou : quinze francs, suivant l'objet perdu. Et lorsqu'elle l'avait retrouvé, elle ne manquait jamais d'aller allumer à saint Antoine pour cinq, dix, quinze francs de longues et fines bougies blanches, qu'on piquait sur une sorte de lèchefrite noire hérissée de pointes rangées par brochettes. Une boîte, noire elle aussi, portait au-dessous d'une fente une étiquette de carton blanc mal retenue par un bout d'adhésif jauni : 5 F. Le prix de la reconnaissance a fini, comme celui de toutes choses, par augmenter.
Un jour, elle perdit ses lunettes. Je la vis, désappointée, monter et descendre le méchant escalier, dans la maison de la ruelle Rachot. Elle remua des tombereaux d'articles qui n'avaient pas bougé depuis des années, dans le vain espoir de retrouver parmi eux le précieux instrument. Mais le monde est ainsi fait qu'elle aurait eu, hélas, bien besoin de ses lunettes pour les retrouver.
J'attendais le moment de l'habituelle transaction. Elle y mit du temps, rechignant pour une fois à l'offrande. Puis, de guerre lasse, elle prononça les paroles rituelles :
— Saint Antoine ? Dix francs !
Mais elle ne retrouva pas ses lunettes. Elle tourna son matelas, vida toutes les poches de sa maigre garde-robe, fouilla les tiroirs, décrocha même les cadres. Rien n'y fit. Elle inspecta ses pantoufles, visita la huche à pain, promena une lampe de poche dans la remise où elle dérangea des dizaines d'araignées longues et paresseuses. Peine perdue. Le saint semblait s'être fâché du retard pris à l'invoquer.
À la fin, sentant qu'elle ne s'en tirerait pas à si bon compte, elle siffla, mezzo voce :
— Vingt francs.
Le soir même, elle retrouva ses lunettes sur une étagère à l'entrée de la cave. Elle poussa un petit cri de triomphe et tendit la main pour s'en saisir; mais ses yeux myopes la trompèrent sur la distance et, tâtonnant, elle poussa dans le vide les inestimables lentilles. Elles se brisèrent sur la première marche de ciment avec le bruit tranquille des pires catastrophes.
Ma grand-mère écouta résonner ce fracas léger dans sa tête. Elle resta immobile un instant, se baissa avec peine et, ramassant les débris, examina l'ampleur des dégâts. Puis elle eut un geste fataliste et s'en revint vers la table de la salle à manger, où elle s'assit lourdement sur une chaise. Un long silence s'écoula. Soudain, prise d'une inspiration, comme quelqu'un qui n'a pas tout perdu, mais qui doit agir très vite pour récupérer ce qu'il peut, elle me regarda ainsi que pour me prendre à témoin et dit solennellement :
— Saint Antoine ! Je reprends mes vingt francs !

Mais revenons à ma statuette, qui avait pris ses quartiers sur une étagère de ma bibliothèque. Les années s'écoulèrent. Puis il y eut un après-midi que je passai la tête contre les vitres du jardin, dans la cuisine, un après-midi de février lourd de pluie et de larmes. La maison du boulevard était vendue. Il fallut organiser l'exil.
Le jour du déménagement, je tournais dans la maison vide et sale. Saint Antoine traînait, comme ahuri, sur le rebord d'une cheminée. J'eus pitié de lui — ou plutôt de moi-même — et l'emportai avec moi, allongé sur le tableau de bord de la voiture, qui suivait le camion des déménageurs en une sorte de convoi funèbre. Je lui ai façonné un laraire sur mesure, creusant dans le mur du salon de l'autre maison, au-dessus de la cheminée, une niche d'où Saint-Antoine-du-Boulevard veille sur mon désordre.

Et je me demande seulement ce qui arriverait si je perdais mon saint Antoine.

© Bérengère Deprez, 1992

La Nouvelle Eurydice, Nouvelles orientales, L'Œuvre au Noir.En pèlerin et en étranger, La Petite Sirène Pindare. Portrait d'une voix Présentation critique de Constantin Cavafy, Présentation critique d'Hortense Flexner, Qui n'a pas son Minotaure ? Quoi ? L'Éternité. Rendre à César. Les Songes et les Sorts, Sources II, Sous bénéfice d'inventaire, Souvenirs pieux, Le Temps, ce grand sculpteur, Théâtre Le Tour de la prison, La Voix des choses, Les Yeux ouverts