Autour de l'arobase : Internet volatil
Pratiquement inconnu il y a une vingtaine d'années, l'arobase est aujourd'hui un signe typographique majeur. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme : la célèbre loi de Lavoisier s'applique aussi à ce drôle de petit gribouillis qui nous vient peut-être, en fait, du moyen âge. Ce parcours sans prétention se propose d'explorer les dénominations, les origines et les polémiques liées à l'arobase, en utilisant uniquement des sources puisées sur Internet, ce qui n'est pas sans soulever quelques questions intéressantes.
Il suffit de taper " arobase " dans un moteur de recherche pour voir se presser les résultats. En consultant Google sur ce terme, avec la seule restriction de ne chercher que les pages en français, on obtient 224 références de pages électroniques (ou URL) dont, après une rapide consultation, on peut éliminer des contenus redondants et des citations croisées. Après une recherche plus avancée et l'investigation de nouveaux liens, cette fois sans se restreindre au français, on a finalement retenu ici 20 sources d'une ou plusieurs pages, en français et en italien (voir liste en marge; les références seront indiquées entre parenthèses par le numéro de la source précédé d'un S). C'est d'elles et d'elles seules que nous partirons pour notre voyage " arobasique ".
Liste des pages consultées pour l'arobase
- abesse
- arobase
- linux-france
- chez.com
- tregor.net
- expositions.bnf
- linternaute
- perso.wanadoo.fr
- muriset
- L'origine du @
- dicosdor
- largeur.com
- Francois Guechoum
- repubblica
- regione del veneto
- archeosub
- sanpancrazio
- Dario Olivero
- hyp.ge-dip.etatge
- sawww
Les mots pour dire @
Rappelons que, dans son acception contemporaine, le signe ou glyphe @ sépare les deux parties d'une adresse électronique, celle de gauche représentant l'identité du destinataire (un nom de personne, un nom d'institution, un nom de fonction, un nombre d'identification, etc., techniquement une " boîte aux lettres électronique ") et celle de droite le serveur sur lequel cette boîte aux lettres se trouve. Par exemple :
tomlinson@bbn-tenexa (la première adresse électronique)
patronyme@unité.ucl.ac.be (structure d'une adresse électronique à l'UCL)
m46py25@eudoramail.com
L'idée d'utiliser le signe @ comme séparateur (ou " timbre virtuel ", comme dit pertinemment S 2) d'une adresse électronique revient à l'informaticien Ray Tomlinson, alors qu'il participait à l'élaboration du réseau militaire Arpanet. En 1971 (S 20) ou 1972, il envoya le premier courrier électronique et choisit (et non créa comme l'indique à tort S 9) le séparateur @ parce que, présent sur les claviers d'ordinateur (où il avait été transposé comme les autres signes du clavier des machines à écrire), mais toutefois rarement utilisé, étant tombé en désuétude, il n'était en outre ni une lettre ni un chiffre et ne pourrait donc entrer dans aucun nom propre ni aucune appellation formée pour une adresse électronique (S 10). " Le signe graphique @ ne figurait pas sur les claviers QWERTY des premières machines à écrire (1873). Il a été introduit plus tard, à la demande des comptables et des employés commerciaux " (S 12).
Le signe @ est rendu dans diverses langues par des noms variés, la plupart renvoyant à des métaphores animalières, telles que apestaart en néerlandais (queue de singe), chiocciola ou chiocciolina en italien (escargot), kukac en hongrois (ver de terre), snabel a en danois (a en trompe d'éléphant), etc. (S 5) ; " petite souris " en chinois, " petit chien " en russe, " pied de chat " en suédois, (S 13), " queue de cochon " en norvégien (S 20), etc. On trouve aussi des métaphores qui renvoient à la nourriture : " biscuit à la cannelle " (kanelbulle) en suédois, " hareng mariné " (zavinac) en Tchéquie, " pâtisserie en spirale " (ensaimada) en Espagne, " pâtisserie " (strudel) en Israël (S 20), etc.
Outre sa signification de séparateur dans une adresse électronique, le signe @ est devenu " l'icône “ pop ” de l'Internet " (S 10) : utilisé par la publicité et les graphistes créateurs de logos, il est aussi devenu l'équivalent de " chez " dans les petits messages téléphoniques couramment appelés SMS (S 20) et sert, dans certains mots espagnols, à marquer le fait que le mot employé doit s'entendre pour les deux genres : "amig@s ", par exemple (S 20).
Voici, d'après les 20 sources consultées, la liste des mots français (j'y ajoute le ad latin) pouvant correspondre au signe @ :
a commercial
a crolle
a rond bas
à
ad
approché
arobace
arobas
arobase
arobasque
arobasse
arobe
arrabas
arrobas
arrobe
chez
escargot
oreiller fatigue
roulé
sept-huit
Le plus courant en français semble le mot arobase auquel on peut assimiler ici ses voisins immédiats arobace, arobas, arobe, arobasse, arobasque, arrabas, arrobas et arrobe. Parmi les étymologies proposées du mot arobase, on remarque tout d'abord une filière arabo-espagnole : l'espagnol arrobas dérivé de l'arabe ar-roub désignerait une mesure de poids (S 2), ou de capacité (S 3) utilisée dans le commerce des liquides - huile et vin - et égale au quart (ar-roub en arabe) d'une autre unité.
Selon l'Académie française (S 1), le signe @ " n'a d'abord été utilisé qu'en comptabilité devant les indications de prix des catalogues, des factures, etc., pour signifier “ à tel prix ” ". Une troisième filière (S 1) fait du signe @ l'équivalent du ad latin. Cette étymologie est confirmée par d'autres sources (S 2, S 4, S 5, S 6, S 12) dont deux (S 2, S 6) invoquent le linguiste Berthold Ullman selon qui " le signe @ serait une ligature, la jonction de deux lettres, abréviation de la préposition latine “ ad ” [...] et qu'il daterait du VIe siècle ".
Une quatrième hypothèse (S 1) envisage le @ comme signalant l'approximation d'un chiffre à une époque où, en l'absence de machines à calculer, on ne calculait pas toutes les décimales. Par conséquent, l'équivalent du @ est dit " approché ". Une cinquième (S 8) analyse son utilisation dans le cadre du commerce français des textiles au XVIIIe siècle, comme abréviation du mot aune. Une sixième, émise par le chercheur français Denis Muzerelle, fait du @ une graphie fautive du français à, due à une confusion de marchands français et allemands.
Toutes ces étymologies attestent d'une utilisation du signe @ comme mesure au sens large du terme, et dans un contexte commercial.
Il en existe cependant d'autres (S 1, S 2), plus culturelles. Certaines (S 1, S 7, S 12) tendent à faire d'arobase une déformation d'a rond bas : a minuscule avec un rond (minuscule, donc bas car " bas de casse ", comme on dit en imprimerie, c'est-à-dire pris dans la partie inférieure de la casse, le casier du typographe, où l'on rangeait les lettres minuscules). Une autre (S 2) suppose que la forme de crochet entourant le a évoque le mot provençal arobas, qui signifie un crochet que l'on attache au bât des ânes. Enfin, une dernière (S 2) invoque une filière arabo-orientale, le @ ressemblant à s'y méprendre au signe correspondant au chiffre 6 dans la plupart des écritures orientales de l'Inde à Bornéo. La plus fantaisiste suggère que le mot arobase a été inventé pour la circonstance par Ray Tomlinson (S 11).
Enfin, les mots métaphoriques désignant l'arobase tels qu'oreiller fatigue ou sept-huit renvoient au jargon des mécanographes et des programmeurs d'IBM et sont assez rarement utilisés. Quant à a crolle, c'est un belgicisme, " une “ crolle ” désignant une boucle de cheveux outre-Quiévrain " (S 19). Il semble donc bien qu'arobase soit le mot français le plus couramment utilisé en français pour désigner le signe @ ; toutefois l'anglais at (dont le sens est très voisin du ad latin, qui est une des étymologies possibles de @) le supplante largement, même en français.
Hypothèses d'origine
La forme particulière du signe @, évoquant la lettre a circonscrite dans un cercle ouvert, suscite quelques hypothèses quant à son origine.
La première est, on l'a vu plus haut, le glissement graphique issu de la proximité des lettres a et d en écriture onciale, et menant à la ligature de ces deux lettres par assimilation des deux cercles du a et du d cursifs, la barre du d s'incurvant vers la gauche et finissant par enrouler le a (S 6, S 10, S 12, S 17, S 19) : @ serait un ad ligaturé. Le même phénomène de ligature se serait produit entre le e et le t du et latin pour donner l'esperluète ou " et commercial ".
La deuxième est due au professeur Giorgio Stabile, de l'Université La Sapienza de Rome (S 14, S 19). Intrigué par l'utilisation commerciale du signe @ chez les Anglo-Saxons, le chercheur italien est remonté aux origines de son introduction dans les écritures commerciales et a fini par découvrir que les Vénitiens du XVIe siècle utilisaient une graphie très voisine du @ (S 6, S 16), un a entouré d'une ellipse évoquant la forme d'une amphore. Or telle est bien la signification que les Vénitiens donnaient à ce signe, antique mesure de capacité, attestée par ailleurs par une lettre datée du 4 mai 1536 écrite par le marchand florentin Francesco Lapi et faisant état d'un @ di vino, " une amphore de vin " (S 17). Cette découverte est encore étayée par un dictionnaire espagnol-latin de 1492 qui traduit le mot arroba par anfora (S 14, S 15, S 17). Sur foi de quoi le professeur Stabile contredit l'hypothèse de la ligature du ad latin, n'ayant observé le signe @ que dans des écritures commerciales italiennes, où il figure l'amphore, dans un dictionnaire espagnol-latin qui donne la même signification d'unité de mesure à arroba et à anfora et, enfin, dans des écritures anglaises, par héritage (S 18). Il prétend donc, en définitive, avoir retrouvé la plus ancienne attestation du signe @ (S 19).
Le mécanisme de cet héritage n'est toutefois pas donné par le chercheur italien dans les sources que nous avons consultées, et je reste pour ma part tout à fait dubitative. Il faudrait indiscutablement poursuivre sur la voie de la paléographie commerciale et découvrir à quelle époque le signe @ aurait été transposé dans les écritures commerciales anglo-saxonnes où il perd son sens de mesure de capacité pour signifier at the price of et, par abréviation, at. Et c'est surtout cette dernière évolution qui paraît problématique...
Même si, on l'a dit en commençant, la notion de mesure au sens large n'est pas absente de cette dernière signification (at the price of) et si, en outre, le secteur d'utilisation concerné est toujours le commerce, il semble donc possible de contredire à la fois l'Académie française et le professeur Stabile : le signe @ retrouvé dans les écritures commerciales italiennes, s'il est voisin de la ligature du ad latin, ne lui aurait pas davantage donné naissance qu'il ne serait, par exemple, originaire du chiffre 6 des écritures orientales mentionné plus haut par la source 2. Ces trois graphies ne seraient voisines que par coïncidence et n'auraient même pas forcément coexisté. La graphie évoquant l'amphore serait tombée en désuétude à l'apparition de nouvelles mesures de capacité.
Quant au signe @ des Anglo-Saxons, il aurait bien pour origine la ligature du ad latin, les sens des prépositions at et ad étant par ailleurs très voisins. Cette hypothèse demanderait une vérification dans les écritures commerciales anglaises pour établir la filiation des deux graphies et vérifier le transfert de sens du ad vers le at - à moins que le mot at lui-même, indépendamment de sa probable graphie altérée, soit tout simplement dérivé du ad latin, ce qui n'est pas impossible étant donné le très important substrat latin dans la formation des mots anglais. Le signe @ aurait donc une origine plus antique que le prétend l'Académie (S 1). La comparaison avec la dérivation graphique du et latin vers l'esperluète et le fait que les deux glyphes, hérités de deux mots latins très courts (une préposition et une conjonction), sont accompagnés de l'adjectif " commercial " privilégient l'hypothèse d'une formation de même ordre et probablement vers la même époque. Sans doute une recherche approfondie du côté des maîtres d'écriture anglais du XVIIIe siècle mentionnés par la source 19, Shelley et Champion, donnerait-elle des résultats intéressants : " leurs moyens d'existence dépendant de l'enseignement de l'écriture commerciale utilisée pour la tenue des livres de compte, ils mirent au point des tracés plus simples et pratiques pour accompagner les alphabets qui les contenaient " (S 19).
Reste la possibilité que le signe @ soit apparu plus ou moins spontanément au XVIIIe siècle, par déformation du à français, qui, le cas échéant, peut signifier lui aussi, par abréviation, " au prix de " : " 5 pommes @ 10 centimes (pièce) " (S 20). Dans ce cas, l'opinion de l'Académie française ne serait pas assez... française. Mais l'hypothèse du professeur Stabile, elle, pécherait au contraire, en quelque sorte, par chauvinisme...
Internet incertain
Cet article ne contient, en guise de sources, que des pages web (c'est la raison pour laquelle j'en reste au stade des hypothèses, car je me suis interdit d'en sortir). Or la référence de la page web du site officiel de l'Académie française (http://www.academie-francaise.fr/langue/questions.html#arobase) a disparu entre le moment où j'ai eu l'idée de ce sujet (le 12 janvier 2002) et le moment où j'ai constitué mon corpus de sources (le 6 mars 2002). Qui plus est, cette référence n'était pas prise au site même de l'Académie française, mais consignée - accompagnée de la référence - d'après une autre page consacrée à l'arobase : http://www.abbesses.org/paris18/h27/histoire.htm, page toujours existante le 6 mars, et dont le paragraphe cité d'après le site de l'Académie n'avait pas été modifié entre-temps. Suite à un courriel concernant la disparition de la page en question, le Service du dictionnaire de l'Académie a répondu en date du 8 mars dernier en expliquant que la rubrique sur l'arobase avait disparu suite à l'introduction d'éléments nouveaux (l'essentiel cité était l'origine arabo-espagnole du signe @) et que " la recherche sur cette question reste ouverte ".
Ce simple exemple pose à lui seul toute la problématique des références sur Internet. Comme la bibliothèque, Internet est un immense corpus de textes structurés en pages, chapitres, volumes et collections, rayonnages et pièces, niveaux et bâtiments divers. Comme dans la bibliothèque, ces textes sont accessibles grâce à un classement rigoureux, faisant l'objet de normes internationales et servi par une technologie appropriée. Mais, à la différence de la bibliothèque, Internet est essentiellement volatil : c'est un vaste palimpseste mais dont on ne peut jamais déchiffrer que la dernière impression ou la dernière surcharge en date. La notion d'archivage à long terme, caractéristique de l'édition, est quasi inexistante sur le Net (l'archivage à court terme apparaît, par exemple, dans les sites recourant à des forums dont ils publient les questions pertinentes, ainsi qu'en témoigne la structure de l'URL de la source n° 8). Or c'est elle qui fonde un accès cohérent et constant à la source d'information. On pourrait en conclure que toute recherche sur Internet met en cause, par entraînement sinon même par définition, la crédibilité des sources, donc évidemment celle du chercheur qui les utilise. Ajoutons à cela que la référence la plus précise est l'URL, mais que la " page " électronique ainsi définie peut être fort longue et qu'il est dans ce cas quasi impossible, en l'absence de standardisation, de donner une référence plus précise relative à une partie seulement de son contenu (par exemple une ligne ou une illustration).
Pour échapper à la suspicion générale des sources, le chercheur n'aura qu'une solution méthodologique : prendre toute son information à la même date et... l'imprimer. L'ensemble des pages portant l'URL précise et la date de leur impression, c'est-à-dire l'instantané figé d'une bibliothèque mouvante, constituera son corpus de recherche. Encore cette information ne sera-t-elle qu'à lui disponible : il lui faudra donc la produire en accompagnement de son exposé, c'est-à-dire... l'éditer. Cela posera d'autres problèmes, notamment juridiques et techniques...
[Un texte de vulgarisation] " Autour de l'arobase "
Une réflexion documentaire à propos d'un signe nouveau et centenaire, que tout le monde utilise tous les jours sans savoir d'où il vient.
(c) Bérengère Deprez, 2002
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